« Je veux aller voir mon père! »

Voici le témoignage de Katherine, fille de Daniel:

Perte de repère
Papa ne sait pas où est la terrasse qu’il vient de quitter, où est la cuisine, où est maman qui est partie trois minutes aux toilettes et demande si elle est partie au théâtre.
Sa phrase préférée, c’est: « Tu ne me parles par beaucoup de tes parents. »
Je lui explique que je suis sa fille.  » Ah première nouvelle !«  Il me demande si c’est vrai. « En tout cas, tu as ta place chez nous. Tu es la bienvenue. »
Quand j’ai mes lunettes de soleil il ne me reconnait pas. Je les enlève pour lui faire coucou, comme si ça pouvait tout résoudre. Et effectivement, il semble me reconnaître; même difficulté dans la piscine avec les cheveux mouillés qui changent forcément l’aspect du visage.
Il entre dans ma chambre par hasard à la recherche de maman, des toilettes… de l’escalier. Et me demande : « Qui est là? » depuis combien de temps je suis là, que personne ne l’a prévenu- alors que nous nous sommes quittés quelques minutes auparavant…
« C’est moi Katherine ta fille!  »
« Tu plaisantes, je n’ai pas d’enfant!… 

Question/reponse
J’étais dans le salon, et eux dans le bureau de maman, la porte était entrouverte et voilà la conversation que j’ai surprise, et qui est l’objet de ce témoignage, pendant mon séjour en Provence.
Papa expliquait qu’il voulait aller voir son père à Paris, mais qu’il était inquiet de ne pas avoir assez d’argent pour prendre le train, et ne savait pas comment faire pour se rendre à la gare. Thème qui revenait depuis quelques jours au détour des conversations; maman a alors attaqué le problème de front. Elle lui a expliqué très gentiment d’une voix douce et remplie d’affection :

daniel roumanoff« Daniel, est-ce que tu sais que ta mémoire te joue des tours? Ca fait plusieurs fois que je te le dis, mais tu ne me crois pas. 
Quand tu penses à ton père, l’amour qu’il t’a donné est vivant dans ton cœur, l’amour que tu lui portes est vivant aussi et tu le sens. Mais ton père, lui, est mort.
Alors ta mémoire te joue des tours, comme tu sens son amour tu crois que ton père est vivant et tu veux le voir, et tu crois que tu as 17 ans. Quand tu avais 17 ans tu n’avais pas d’argent. Mais le passé c’est le passé. Aujourd’hui dans le présent, tu as cette maison qui t’appartient, tu es propriétaire de ce jardin et de comptes en banque. Tu n’as aucun problème d’argent. Tu peux prendre le train ou l’avion quand tu veux.
Quand moi je pense à ma mère, ma mémoire me permet de l’évoquer, je la visualise, mais dans le même temps je sais que je suis dans ce canapé avec toi, dans cette maison qui est à nous où nous sommes en vacances. Mais toi, tu plonges tout en entier dans le passé. Alors tu es angoissé à l’idée de n’avoir pas assez d’argent … comme c’était effectivement le cas quand tu avais 17 ans. »
« Tout ce que tu me dis me parait juste » répond Daniel, « je me sens apaisé. »

Papa est reconnu dans sa demande, il est reconnu en tant que personne à part entière, il ne sent pas diminué, infirme ou incompétent.  Il s’exprime et son expression est reçue,  accueillie. Cet échange ressemble comme deux gouttes d’eau, aux échanges de toujours de mes parents. Toute mon enfance, j’ai assisté à ces échanges, souvent à l’heure des petits déjeuners pour traiter des questions quotidiennes. 
L’échange, la compréhension, l’acceptation de l’autre comme il est aujourd’hui, c’est la relation et l’amour préservés.

Le secret de maman
Voilà le secret de maman, qui réagit à la question, qui ne se dérobe pas. Elle explique de façon claire ce que ressent Papa parce qu’elle l’a observé. A aucun instant elle ne le juge :
« il déraille celui-là, c’est plus grave que je ne le pensais… il est foutu, il délire, quelle va être ma vie?« 
Elle ne tombe ni dans le désespoir ni dans l’agressivité ce qui serait si facile: « mais enfin, ça fait 50 fois que je te répète que ton père est mort il y a 50 ans ! Personne ne peut le voir. »
Elle va au cœur du problème et arrache les sujets d’angoisse un à un, comme autant de mauvaises herbes. Elle cherche derrière les expressions de l’angoisse des sujets plus profonds, elle ne se contente pas de couper les mauvaises herbes, elle les déracine. 

La relation, la qualité de la relation, c’est avant tout le plaisir que l’on a à être avec l’autre personne. Maman a un grand plaisir d’être avec papa et papa un grand plaisir d’être avec Maman.
Maman suit la voix de son cœur, elle explique qu’elle découvre grâce à la maladie des choses sur elle-même et sur la vie.
Papa toute la soirée, et jusqu’au lendemain quand je pars, a les yeux en face des trous.  Ses capacités d’affection ont l’air complètement préservées et même renouvelées.
Il me prend la main, s’inquiète de mon air préoccupé. Il dit qu’il se sent plein d’affection pour moi…
« Et aussi j’éprouve un grand plaisir à te tenir la main. C’est curieux non? « 
Comme s’il découvrait les effets de la tendresse, une sensation merveilleuse.

Pour terminer voici le nouveau leitmotiv de maman, signé Confucius: 
« Le secret du bonheur: pas de regret, pas d’inquiétude »
À mettre en pratique sans modération.

Une réflexion au sujet de « « Je veux aller voir mon père! » »

  1. Daniel GALLET

    Nous n’en sommes qu’au « début » de la maladie avec Manou, mais il y a déjà de petites histoires que nous avons vécues avec humour : le café miracle = dans le filtre, au lieu du café moulu, Manou avait mis du soluble, d’où pas de marc dans le filtre !!!.
    Merci pour ces commentaires qui nous aident à mieux aborder l’avenir avec confiance.

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